LA TERRE DE FORGETTES  Classement de sites - Inscrivez le vôtre!

Enclavée en plein coeur de la vicomté de Neufchâtel-en-Bray, une paroisse, Roncherolles-en-Bray (comme celle de La Ferté-en Bray) dépendait de la vicomté de Rouen. Pourquoi cette particularité  ? 

 Intéressons-nous davantage en ce lieu que mes ancêtres du même nom ont hanté durant des siècles.

La paroisse de Roncherolles en Bray comprenait autrefois une dizaine de fiefs (Quenonville, Betas, Le Mesnil au Doyen, Le grand-Quesnay, Cotteblanche, Liffremont, Glatigny, Fretencourt, Le Treflet, l'Epinay) que tenaient des vassaux. Forgettes qui en fut un naguères, fut donné en 1199 à l'abbaye de beaubec par Raoul de FORGETTES

Au lendemain de la guerre de cent ans, tout le pays n’était que désolation et ruines : << Sur le mont de Mauquenchy, Sommery et Roncherolles en 1425 , la fiefferme d'Andiffer a été et est encore presque en non valoir par le fait des guerres : item que les maisons dudit lieu appartenant à la dite fiefferme sont tous en ruine>>. - En réalité la fiefferme d'Andiffer se situait à Saint Saire, ou Thomas LASNE était curé de cette paroisse !!!
No
us savons précisément que Jehan LAISNÉ, Franc-Archer de Forgettes était présent à Forgettes au lendemain de la guerre de cent ans et que probablement ses enfants passérent des aveux avec l’abbaye de Beaubec pour des terres assises à Roncherolles en Bray. Des décennies et des siècles après, nous pouvons voir sa descendance continuer des transactions avec cette même abbaye. Ce franc-archer fut sans doute le premier à s'installer sur ces terres. Mais pourquoi à Forgettes ? Et comment se fit cet arrangement avec cette abbaye ?

Jehan LAISNÉ,  jouissait déjà de conditions particulières puisqu'il était " Franc-Archer ". Sans doute le cadet d'une famille nombreuse, tenta-t-il d'assurer une tranquillité relative à sa descendance  en tenant des terres dépendant de l'abbaye, au lendemain d'un quatorzième siècle si horrible (la peste noire, les routiers appelés aussi  "la peste rouge", les navarrais, les chevauchées de Bertrand du CLAYQUIN ou GUESCLIN, la guerre de cent ans). Était-ce un moyen de faire face à l'adversité de ce temps ? Ou encore était-ce un moyen d'accaparer une pièce de terre à cette abbaye, car c'est à cette époque que celles cisterciennes tombent pour la plupart en commende, c'est à dire qu'un abbé religieux demande à un abbé laïc pouvant être de sa famille une protection armée, procurant à ce dernier de substantiels revenus. Jehan LAISNÉ, devait sans doute être l'homme de la situation. Il s'agit d'une première hypothèse.

Note sur une abbaye cistercienne : Fontfroide 
Comme la plupart des abbayes cisterciennes en France, Fontfroide tombe en commende en 1476. Pendant trois siècles, trois familles accaparent le titre abbatial :
- les Narbonne -Talairan de 1476 à 1519 ;
- puis les Frégose, originaires de Gènes, de 1579 à 1646 ;
- enfin les La Rochefoucault de 1667 à 1717.
Les abbés commendataires tirent le bénéfice d'une partie des revenus de l'abbaye mais sans y séjourner, la communauté est dirigée par un prieur conventuel nommé par le père immédiat de Clairvaux. En 1594 le chapitre général de Citeaux ordonne la divisions des biens de Fontfroide entre une mense abbatiale dont les revenus vont aux abbés commendataires et une mense conventuelle permettant la subsistance de seize moines.

Comme deuxième hypothèse, je me suis laissé dire que Forgettes aurait pu être aussi un alleu de par la volonté du roi, compte tenu de la situation particulière du " père ", lieutenant du bailli de Caux à Neufchâtel en Bray - qui ne pouvait détenir de fiefs dans la vicomté où il exerçait. 
Roncherolles alors présentait le lieu idéal pour assurer à sa descendance une existence pérenne. 
Michel de LAINE, Abbé de l'abbaye cistercienne de Saint Gérard de Brogne (Namur) et oncle du Lieutenant du bailli de Caux pouvait-il trouver un arrangement et traiter avec l'abbé de Beaubec (du même ordre cistercien) ? Pourquoi pas ? Il existe en tout cas une tradition familiale très ancienne sur une possession de terres à Roncherolles ou plusieurs branches LAINÉ, LAISNÉ détenaient encore au XIX ème siècle des pièces de terre sur Forgettes. Il faut bien sûr tenir compte des différents héritages, des ventes au fil des siècles. Encore aujourd'hui la descendance se fait appeler improprement " LAINÉ de RONCHEROLLES ".

Forgettes est située essentiellement sur Roncherolles, mais aussi à proximité des paroisses de Mauquenchy, Sommery, Mathonville et Bosc-Bordel. Sur toutes ces paroisses, on y trouve une importante descendance LAISNÉ. A 6 km au sud, le Chef de l'Eau, ou on y trouve une autre famille LAISNÉ, apparentée à ceux de Roncherolles. Curieusement le Curé du Chef de l'Eau, N. du MOUCEL, (fils de Thomas du MOUCEL, Escuyer, Sgr de Gouy et Marie LUCAS) est le frère de Marie du MOUCEL, mariée avec Simon LAISNÉ, Sgr de Tinnetot, Lieutenant Général en la vicomté de Rouen, conseiller du Roi, anobli en 1699, ° vers 1645. 

Si je m’en tiens à la tradition familiale, la généalogie est établie ainsi.

 Jean LESNE alias LASNE «Ayant pris part à la révolte des Flamands, contre le Roi de France, lesquels furent battus à Rosbecque (Roosebeke) en, fut obligé de quitter le Cambrésis et se réfugia en Normandie. Il embrassa le parti du Roi d'Angleterre devint Capitaine de la ville de Neufchâtel en Bray
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Clément LASNE, Avocat de Catherine de FRANCE, Jean LESNE al. de LEANE, écuyer., capitaine de Bernay  Guillaume LESNE cité comme témoin au sujet d'un terrain vendu au sgr. de Beauville Michel de LESNE al. de LAINE abbé de Saint Gérard de Brogue (Namur).
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Jehan LASNE (alias LAISNé), né vers 1410, écuyer,  Lieutenant et Commis en la vicomté de Neufchâtel en Bray et ressort du bailli de Caux. Xn avec Ne de BRACQUEMONT
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Thomas LASNE, curé de Saint Saire en 1478, Sgr du fief Bracquemont    Marie LASNE, dame de Bennetot  X Colart de CANOUVILLE dit de Malleville, chev.  Jehan LAISNé, «Franc Archer de Forgettes>>, né vers 1440,   Jean LASNE X 1475  Marie de TOURNEBU
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Jehan LAISNé de Grantdavesnes (terre assise à Clais près de Neufchâtel en Bray)  Thomassin LAISNé de Forgettes Pierre LAISNé de Forgettes Palais LAISNé

Il est à noter qu'on y retrouve autour de Forgettes des prénoms comme Clément, Michel, Thomas, Guillaume. Le prénom Jean est très fortement représenté.
Il y a aussi le prénom Tiphaine, prénom plutôt breton. Celui de Palais est plutôt curieux dans cette contrée. Les LAISNÉ ont-ils une origine bretonne ? 
Peut être ? Mais sans doute faut-il considérer la carte politique du Moyen âge afin de nous intéresser à ces provinces de l'Ouest - le grand-Ouest - (Bretagne, Normandie, Picardie, Flandre) bien plus riches que celles de l'Est (la Bourgogne, notamment)
Palais pourrait être un prénom tiré d'un lieu comme Saint-Palais ; en effet, il existe plusieurs paroisses de ce nom plus au sud de la France. Saint-Palais dans les Pyrénées est aussi un lieu de passage pour se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle.
Il peut être aussi un prénom choisi en raison de la fonction judiciaire du " grand-père ", Lieutenant du bailli de Caux et du bisaïeul, avocat de Catherine de FRANCE, en effet, on peut lire d
ans le dictionnaire de l'ancienne langue française de GODEFROY, Palais peut-être considéré comme un adjectif ancien voulant dire <<ouvert, clair, manifeste, public>>. On le rencontre surtout en droit; <<Et que la vérité estoit si clere et si palèse>>. Alors pourquoi pas un prénom comme celui-ci ?


Puis-je supposer encore que Forgettes, ancien fief, fut donné en alleu par le roi de France suivant une charte, afin que le lieutenant du bailli de Caux puisse jouir d'une terre sans être le vassal d'un seigneur, ce qu'il ne pouvait être. N'oublions pas qu'un officier du roi représentait le Roy et recevait à ce titre l'hommage et la foi des seigneurs des différentes sergenteries dépendant de la vicomté de Neufchastel. Il ne pouvait donc être contrôleur et contrôlé.
Ainsi en demeurant à Forgettes, en plein coeur du pays de Bray et au sein d'une paroisse dépendante de la vicomté de Rouen, il n'était pas propriétaire d'un fief comme l'instituait le droit. 
Ce qui ne l'empêchera pas de tenir le fief Bracquemont assis en la paroisse de Saint Saire en 1458 où la même année, un autre Lieutenant du bailli de Caux, Jehan LE SAUNIER, lui donne à ferme pour une durée d'un an la seigneurie de Compainville (1/2 fief de haubert) appartenant à Guillaume de BRACQUEMONT (Dom Lenoir 104 mi 9), ce qui laisse supposer un
réel lien familial avec cette famille. Thomas LASNE, curé de Saint-Saire sera Seigneur du fief en Bracquemont en 1499, soit plus de 40 ans. Il n'y eut pas d'anoblissement en 1470 par les francs-fiefs, ce qui signifie pour cette famille une noblesse d'ancienne extraction. Les nombreuses armoiries similaires retrouvées vont également dans ce sens.
Quelle pourrait alors être la branche aînée. Les LASNE, LAISNÉ et autres orthographes, de la Bretagne à la Lorraine, portent des armes s'apparentant et chargées de brisures dont les caractéristiques essentielles sont ;
souvent d'azur au chevron d'or et
accompagné de roses d'argent et d'étoiles de gueules. Parfois un meuble différent charge l'écu ; un coeur, des quintefeuilles, d'un mouton (comme arme parlante), d'un croissant, de coquilles....

Les étoiles de gueules semblent supplanter en nombre les roses d'argent. Cela signifie t-il qu'il faille considérer deux grandes branches ou d'un coté seraient répertoriés les blasons "aux étoiles de gueules" et d'un autre les blasons  " aux roses d'argent". 

Si les LAISNÉ de TINNETOT et les LESNE de MOLAING ont une origine commune, nous pouvons avoir un doute pour les LAISNÉ de TORCHAMPS et les LAISNÉ de TARTOUL dont le chevron est d'argent. 

LASNE, LAISNÉ, LAISNÉ de TINNETOT
Flandre, Namur, Normandie (Neufchâtel en Bray, Pays de Bray, Rouen, Caen, Bernay) ,  "d'azur au chevron d'or accompagné de 3 roses d'argent"
     
LASNE, LAISNE, LESNE de MOLAING Flandre, Normandie, Cambrésis, Lorraine, Sens, Soissons, Valenciennes, Cambrai, Hattonchatel, Tournai D'azur au chevron d'or chargé d'une étoile de gueules accompagnée de 3 roses d'argent  
     
LAISNÉE Luxembourg, Lorraine D'azur au chevron d'or chargé  d'une étoile de gueules accompagnée de 2 étoiles de gueules en chef et en pointe d'une rose d'argent.  
     
LAISNE Paris D'azur au chevron d'or chargé d'une étoile de sable et accompagné en chef de 2 roses d'argent et en pointe d'un coeur de même 
     
LAISNE  Paris D'azur au chevron d'or accompagné de trois étoiles du mesme
     
LAISNE  Paris D'azur au chevron d'or accompagné en chef de 2 quintefeuilles d'argent et en pointe d'un mouton d'argent au chef d'argent au croissant d'azur entre 2 étoiles de gueules
     
LAISNÉ de TORCHAMPS Bretagne, Normandie D'azur au chevron d'argent accompagné en chef de 2 étoiles d'or et en pointe d'un croissant de même
     
LAISNÉ de TARTOUL Bretagne D'azur au chevron d'argent accompagné de 2 étoiles d'or en chef et d'un croissant d'or en pointe
     
LAISNÉ Franche-Comté D'azur au chevron d'or accompagné de 3 coquilles d'argent, 2 en chef et 1 en pointe
     
LASNIER Paris D'azur au chevron d'argent chargé de 5 tourteaux de gueules et accompagné de 3 têtes d'ânes d'or 

 

NOTES DIVERSES

Notes sur les alleux : 

(lat. allodium). Du francique alôd, propriété complète, héritage, puis héritage immobilier. Durant le Haut Moyen Age, lalleu désigne les biens patrimoniaux par opposition aux acquêts. Sous les Carolingiens, lalleutier doit la dîme à léglise et l'aide militaire au souverain si celui-ci est attaqué. Ensuite (XIe-XIIIe siècle), lalleu désigne un bien possédé en pleine propriété, le plus souvent hérité et sans seigneur, par opposition à la tenure paysanne et au fief : l'alleu ne comporte ni hommage ni services nobles ; dans celui des paysans, par opposition à tenure, l'alleu, terre indépendante de tout seigneur foncier, n'entraîne ni redevances, ni services, ni droits. Surtout répandu, à tous les niveaux, dans le Midi.
http://www-droit.u-clermont1.fr/Recherche/CentresRecherche/Histoire/gerhma/a.htm

Notes sur les Abbés : 

L''abbé qui déléguait ses pouvoirs de ban à un laïc, l'avoué (advocatus) ou le viguier (vicarius), devenait sa victime, puisque l'avoué cherchait à gagner un maximum de bénéfice au détriment du monastère. Pour payer leurs défenseurs, en effet, les moines cédaient le droit de prélever des impôts sur la population, ce qui appauvrissait l'abbaye et créa rapidement de nombreux litiges, du fait des exactions auxquelles se livraient ces délégués des monastères. C'est tout le problème de l'avouerie qui, à l'instar de la commende, peut mener momentanément les communautés monastiques dans leurs difficultés financières ou judiciaires, mais qui, détournées de leurs buts premiers, permettent aux Seigneurs de s'enrichir à bon compte.
L'avouerie se présente de deux manières, selon qu'on regarde vers la Francie du Nord et de l'Est, ou vers les régions méridionales : "Dans le Nord et dans l’Est de la Francie se développe le système de l’avouerie qui engendre de nombreux abus : l’abbé immuniste délègue ses pouvoirs de ban à un laïc à qui il concède un bénéfice pris sur les terres monastiques. Inévitablement, l’avoué s’efforce d’accroître son bénéfice au détriment du monastère, il impose aux populations des charges indues : L'hébergement de sa suite, prestations en argent, en nature, parfois en hommes d'armes1pour la guerre. Les grands utilisent également le temporel des monastères pour distribuer des bénéfices à leurs vassaux, puisant souvent dans la mense conventuelle. Il y a désorganisation de la vie monastique2 "

"L'Eglise méridionale n'a jamais cessé d'utiliser les vieux contrats du droit romain tardif, à la limite du droit public et du droit privé : ainsi l'avouerie, institution originale de l'époque mérovingienne. L'advocatus/avoué du Sud est un véritable avocat, defensor ecclesiae chargé de défendre en justice les biens monastiques, comme à Aniane en Gothie, à Nouaillé et Saint-Jean-d'Angély en Saintonge, à Saint-Chaffre en Velay, et n'a rien de commun avec l'administrateur matériel, intendant et occasionnellement homme de main d'un abbé-seigneur qu'est l'avoué du Nord, pourtant son homonyme . Pour la gestion matérielle de leurs domaines, les abbayes méridionales ont recours à d'autres anciennes pratiques romaines : la précaire, ou, plus durable et plus avantageuse pour les deux parties, la commende (commenda), contrat venu tout droit du Bas-Empire, et qu'on saisit paradoxalement le mieux au moment où il se dénature. Lorsque se généralise la commendatio, la mise en commende des terres, lorsqu'elle se patrimonialise (les commendataires "oubliant" de restituer le bien en commende), elle se rapproche du fief du Nord ; lorsqu'elle s'applique aux hommes, devenant hommage, c'en est fait : les terres du Midi son prêtes à adopter le système féodo-vassalique, et ceci sans complexe
3."

Notes sur la commende : 
voir http://www.encyclopedie-universelle.com/abbaye%20-%20commende.html 

Cependant, en ces temps de grands dangers, c'était parfois l'abbé religieux lui-même qui demandait protection, ne pouvant lui-même, en tant que moine, défendre sa communauté par la force. Il pouvait ainsi faire appel à un abbé laïque pour cela, ce dernier n'hésitant pas parfois à confier cette charge à un membre de sa famille et même à inféoder l'abbatiat à un de ses fidèles, pour jouir des revenus du monastère : c'est la commende (commendise dans le midi, sauvement du Lyonnais à la Bourgogne, tensement au Nord). La direction d'une abbaye pouvait aussi être bicéphale, un abbé régulier étant le chef spirituel des moines, pendant qu'un autre abbé, séculier cette fois, gérait le patrimoine du monastère, tous deux étant le plus souvent de la même famille.

Les biens importants de l'abbaye, dès l'époque Carolingienne font l'objet de bien des convoitises : en effet, l'honneur abbatial est confondu avec l'honneur épiscopal ou l'honneur comtal, tenus pour des bienfaits et concédés comme tels à des laïcs. Eucher, premier évêque d'Orléans à avoir été canonisé depuis Saint-Aignan, paya de l'exil ses protestations contre le mode de transmission systématique des charges accordées à un grand. Mais le mauvais pli était pris, les "bénéfices" attachés aux charges allaient devenir des fiefs héréditaires, donnant ainsi naissance à ce qu'on appellera plus tard l'époque féodale. Les abbés profitant de la commende (commenda) sont abbés commendataires au sein d'une abbaye en commende, par opposition aux abbayes en règle avec, à leur tête, un abbé régulier. La commende, critiquée par l' Eglise, était une source de généreux profits pour les rois et les nantis du royaume. C'est le dépôt d'un bénéfice entre les mains d'une personne qui ne peut pas le tenir en titre. La commende est temporaire ou perpétuelle. Temporaire, elle ne procure en principe aucun droit au revenu du bénéfice administré. En principe, car, les dépenses et les parts affectées à l'entretien de l'abbé commendataire sont déduites, et pouvaient toujours faire l'objet de rusés calculs !

Vous l'aurez peut-être compris, la commende temporaire, c'est pour du beurre, alors que la commende perpétuelle, c'est le jackpot! L'abbé concerné jouit totalement du fruit de ce bénéfice. Par ici la monnaie, siouplaît! Pas de garde-fou à ce trafic de mystico-dollars, au contraire, un arsenal de dérogations permet de s'asseoir sur un juteux matelas : possession de plusieurs bénéfices, de bénéfices incompatibles, attribution à des personnes incapables de les détenir de manière légitime ( enfants trop jeunes, par exemple ), tout cela constituant à la base une violation du principe d'équité formulé dans la maxime Secularia secularibus, regularia regularibus, qui réservait au clergé séculiers les bénéfices séculiers, et aux religieux les bénéfices appartenant à leur ordre.


De même que l'avouerie, la pratique de la commende n'a pas le même contenu au Nord ou dans le Midi. Les propos de Christian Lauranson-Rosaz, réunis dans sa thèse sur L'Auvergne du VIIIe au XIe siècle sont à ce sujet très intéressants :

"Pour comprendre ce que doivent recouvrir ces deux autres pratiques que sont l’avouerie et la commenda en Auvergne, un rappel s’impose de ce qu’elles signifient dans le Midi. El1es ont en effet très peu à voir avec l’avouerie au sens carolingien du terme ou avec la commende de l’époque féodale, alias commendise des terres. L’emploi particulier qui est fait des deux institutions chez nous par rapport au Nord est une marque de plus de méridionalisme ; il n’étonne pas de la part d’abbés qui connaissent le droit romain, et l’utilisent en tant que droit commun, civil et ecclésiastique. (Il y a unité de législation). (...) Autre procédé romain, utilisé par les abbayes méridionales, pour administrer leurs domaines, le vieux contrat de commenda : À l'origine, il aurait été également un mandat de gestion de biens 102 : l'abbaye confiait quelque bien au contractant, le lui " commendait " ; à expiration du contrat, mort du commendataire ou de ses héritiers, elle récupérait le tout, bien commendé et bien du commendataire.

Il existait bien une autre institution un peu similaire et largement employée auparavant, la précaire : l'abbaye confiait un bien en précaire i un individu en échange de la cession d'un autre bien de moindre importance dont le précariste gardait l'usufruit. La commende prend précisément le relais de la précaire à notre époque, parce qu'elle est plus intéressante dans le contexte social qui se durcit ; précaire et commende sont certes toutes deux des contrats limités dans le temps, mais dans la première l'espoir de bénéfice est plus tardif : une fois le bien abandonné en précaire, l'établissement ne perçoit plus rien, alors que dans la seconde le mandataire lui, est lié et doit lui être soumis. On peut ne laisser qu'une partie d'un bien en commende ; il y a entente sur son exploitation. Les abbayes du Midi utilisent la commende comme moyen normal de gestion domaniale ; souvent liées à un lignage aristocratique local, elles y voient une façon de s'administrer a légalement " tout en donnant à la parentèle. C'est une redistribution toujours renouvelée du patrimoine familial immobilisé. Élisabeth Magnou-Nortier l'a bien montré pour l'abbaye de Camon en Narbonnaise : En 959 intervient un accord ou convenientia entre l'abbé du monastère, Sulpice, et le laïque  Amiel-Sulpice, son parent. Amiel reçoit baylie ou commende viagère des alleux de Camon. Le texte assorti de garanties se présente sous forme de serment, et corrobore ce que nous disions du contexte tendu dans lequel interviennent de plus en plus ces convenientiæ. Le serment des obédienciers de Brioude, de la fin du Xe siècle, est du même ordre nous le verrons.
La commende n'est d'ailleurs pas un système contraignant à sens unique, pour la seule abbaye ; il suffit que le contrat garantisse clairement ses droits. Les problèmes viendront surtout de l'extension abusive des commendes, de leur prolifération due à la crise féodale, prolifération qui finira par miner les établissements. La commende se rattache peut-être dans ce cas directement à l'institution romaine des actores de l'Église du Bas-Empire, ces fermiers nobles et " chics " que Rouche a décrits pour l'époque mérovingienne et qui agunt proecclesia. Les moines doivent, par convenance et respect du droit canonique, confier l'administration matérielle de leurs biens à d'autres. Quoi de plus normal que de les commender ? Il est finalement fort possible que l'abbaye se serve de ses mandataires comme d'avoués, au sens du Nord. Puisqu'on nous dit que la commende est une application dans un domaine particulier d'un système plus général 108, cela ne signifie-t-il pas que, par exemple, pour ce qui est de lever les taxes publiques sur les domaines mis en commende, on compte aussi sur les commendataires ? Ce serait une façon de bien gérer le domaine ecclésiastique sans perdre le revenu y afférent, une sorte de contrat d'entreprise entre le clergé régulier et l'aristocratie laïque. Cela expliquerait qu'on n'ait pas besoin d'avoués, sinon pour la partie directement contrôlée par l'abbaye, la " réserve ". Si l'abbé a suffisamment de prestige et d'autorité, il peut donner des ordres au commendataire, ce qui n'est pas envisageable dans le cadre du contrat de précaire où l'espoir de bénéfice est à long terme.


D'une certaine manière, l'existence de la commende entraîne forcément l'inexistence de l'avouerie carolingienne. Cette dernière est une création du Nord pour empêcher les abbés de mal agir. Au Sud, la question est déjà réglée depuis longtemps par le recours à d'autres procédés. On a donc tort de comparer les deux sortes d'avouerie. Loin de voir dans l'advocatio du Midi une déformation aberrante de l'avouerie du Nord, il faut considérer cette dernière comme la solution carolingienne à une déformation de la règle romaine qui fait que les grands abbés du Nord s'occupent de tâches matérielles un peu gênantes. Il faut retourner le raisonnement traditionnel imposé par les schémas mentaux anciens, et comprendre l'avoué du Nord par rapport à l'advocatus du Sud, non le contraire. Dans le Midi, l'abbé d'un monastère n'est pas tout puissant et indépendant ; il n'est pas le chef incontesté d'une seigneurie ecclésiastique ; il détourne donc le système et contrôle son abbaye indirectement, mais aussi fermement, par l'intermédiaire des commendataires. Alors qu'au Nord avouerie et commende sont des phénomènes typiques et remarqués, dans le Midi ils passent presque inaperçus et découlent de la pratique : la documentation n'en révèle que de très rares traces et précisément au moment où ils sont remis en question et déformés. Il ne faut pas pour autant les ignorer.
Les advocati du Sud peuvent être des gens sérieux et honnêtes, comme les avoués d'Aniane, le supérieur et l'inférieur 110. L'abbé selon la règle peut être parfaitement régulier ; le véritable advocatus, c'est le comte. Que fait l'abbé séculier ? ni défenseur militaire ni abbé selon la règle, il est le répartiteur des commendes. On voit à quel point l'abbé selon la règle peut se payer le luxe d'observer parfaitement cette règle, protégé à la fois par l'abbé qui commande et par les commendataires de l'abbaye. Ainsi s'explique que dans la terminologie on puisse dire que le véritable advocatus (au sens du Nord) dans une avouerie méridionale, c'est le plus haut personnage du comté, c'est-à-dire le comte, parce que le magister comitatus en droit romain a automatiquement la défense des biens d'Église.

Au XIVe siècle, les commendes se multiplieront et créeront une véritable cassure entre le gouvernement de l'abbaye et sa vie propre. Au XVIIIe siècle,on comptait 625 abbayes d'hommes en commende pour 115 abbayes en règle ! Sans compter que les rois avaient fini par obtenir le droit de nomination dans bien des abbayes ( le concordat de 1516 entre François 1er et Léon X accorda au roi toutes les nominations à toutes les abbayes françaises, exception faite de Cluny, Cîteaux, Prémontré, et quelques autres). Les abbayes en règle avaient, quant à elles, conservé leurs droits d'élection.

Les abbés commendataires, laïcs avons-nous dit, étaient de la haute, bien sûr, qui sollicitait souvent ces jobs pour leurs cadets méritants, en guise de récompense pour quelque bonne action ou service accomplis. Les abbés commendataires devaient être tonsurés et recevoir les ordres dans l'année, mais cette dernière clause n'était jamais appliquée, vous l'aurez deviné. Cela aurait demandé à ces filous d'exercer le pouvoir spirituel, ce dont ils n'avaient cure : ils étaient là uniquement pour le pognon ! Ils passaient donc à la caisse et laissaient un religieux nommé Prieur claustral faire le boulot à leur place... pour des miettes.

Le demi-frère de Charles Martel, Drogon, sera abbé de Saint-Denis, de Jumièges et de Saint-Wandrille au VIIIe siècle ; l'archichancelier Gauzelin est abbé de Jumièges, St Amand et Saint-Germain-des-Prés au IXe siècle. Son rival Hugues, surnommé pour cela l' Abbé gouverne, entre autres abbayes, Saint-Germain d'Auxerre et Saint-Martin de Tours.

Les abbés commendataires susciteront bien des frustrations, bien des colères, de la part des moines : Citons l'exemple du comte Bivin, frère de Theuteberge (épouse de Lothaire II), qui devient abbé laïc de Gorze en 855, qui ne se souciera pas ni de nourrir les moines, ni de les entretenir. Et ce n'est pas le retour d'un abbé régulier en 863, et la séparation des menses abbatiales et conventuelles, lors de la réforme de l'abbaye par Advence, que les choses se résolvent. En effet, les biens gérés auparavant par Bivin appartiennent à des membres de sa famille, en particulier à sa fille Richilde, épouse de Charles le Chauve. Ainsi, à la mort d'Advence, la situation des moines n'a tellement pas changé qu'ils vont se plaindre de leur pauvreté à l'empereur en personne, Louis le Germanique.

La réforme grégorienne mettra fin à ces abbatiats laïques, mais au Xe siècle, ils feront encore bien des fortunes : celles de quelques princes territoriaux, notamment des Robertiens, des premiers Capétiens, et des grands féodaux de leur temps. Cependant, le rétablissement des abbés réguliers est rarement des plus orthodoxes : ainsi, Guy, fils du comte d'Anjou Geoffroy Grisegonelle, qui restaure un abbé régulier à Saint-Aubin d'Angers, dont il était après son père l'abbé laïc, mais prend alors le titre d'archiabbé.

Heureusement, la séparation des menses ( ou manses, revenus affectés ), permet de mettre la vie des moines, pourvus d'une mense conventuelle, à l'abri des appropriations abusives des abbés, également pourvus d'une mense abbatiale dont il leur faut se contenter.

Les structures hiérarchiques s'alourdissent peu à peu avec la fondation des ordres unitaires comme Cluny, Cîteaux ou Prémontré, que nous étudieront ailleurs. Les abbayes échappent de plus en plus à l'autorité de l'évêque : Au XIIe siècle, la papauté multiplie les exemptions qui retirent à l'évêque toute juridiction sur l'abbaye. Cette dernière est une entité de plus en plus autonome, tant au niveau civil que spirituel, avec sa propre armée, sa propre justice, etc. Cluny même ne dépend que du pape, son abbé traitant avec lui et les puissants, parfois d'égal à égal, comme nous le verrons. 

"On a prétendu qu’un nommé Ébrouin, évêque de Poitiers, fut le premier qui eut à la fois une abbaye et un évêché. L’empereur Charles le Chauve lui fit ces deux présents. L’abbaye était celle de Saint-Germain des Près-lez-Paris. C’était un gros morceau, mais pas si gros qu’aujourd’hui.
Avant cet Ébrouin nous voyons force gens d’Église posséder plusieurs abbayes
Alcuin diacre, favori de Charlemagne, possédait à la fois celles de Saint Martin de Tours, de Ferrières, de Comeri, et quelques autres. On ne saurait trop en avoir; car si on est saint, on édifie plus d’âmes; et si on a le malheur d’être un honnête homme du monde, on vit plus agréablement.
Il se pourrait bien que dès ce temps-là ces abbés fussent commendataires, car ils ne pouvaient réciter l’office dans sept ou huit endroits à la fois. Charles Martel et Pépin sou fils, qui avaient pris pour eux tant d’abbayes, n’étaient pas des abbés réguliers.
Quelle est la différence entre un abbé commendataire, et un abbé qu’on appelle régulier? La même qu’entre un homme qui a cinquante mille écus de rente pour se réjouir, et un homme qui a cinquante mille écus pour gouverner".

"Jusqu'au VIIe siècle le recrutement des comtes était resté local, mais les futurs carolingiens, ayant su se rendre indispensables à la lignée des "rois fainéants", imposèrent un personnel issu d'Austrasie, d'Alémanie, et Bavière. En nos pays gallo-romains, francs certes, mais jusqu'alors bien moins francisés que l'Est, l'influence germanique s'accentua avec ces graaves (comtes) aux pouvoirs accrus. Ils eurent puissance immédiate sur nombre de ruraux et religieux (octrois, domaines terriens, abbatiats laïques.

Plus grave encore, les quelques décennies d'assoupissement et de laisser-aller de l'état avaient suffi pour laisser ces comtes du sérail prendre l'habitude de recueillir pour héritage de leurs pères les droits et charges de ceux-ci, accompagnés des bénéfices y afférents, nonobstant les compétences ou incompétences qui eussent justifié ou non la transmission de ces charges. - Il faut rappeller ici que le régime antérieur distribuait les titres de comte ou de marquis ou autres, correspondant aux responsabilités (charges) données à leurs récipiendaires. Le comte par exemple était un chef militaire, responsable de haute et basse justice dans son secteur administratif pour tout le temps où il remplissait correctement sa fonction. On trouve encore ce sens strict dans l'appellation de la "Cour des Comtes" qui surveille et dénonce souvent les abus et les détournements commis par les administrations. Le marquisat était un titre militaire instituant le chef des armées chargé de défendre une "marche", c'est-à-dire une frontière, limitrophe d'un royaume voisin hostile. Ces titres et fonctions, appellées "charges", étaient susceptibles à tout moment de passer en d'autres mains par autorité royale en cas de non respect de ses obligations par le "chargé de mission". En ce cas, la sanction pouvait être sévère, voire mortelle, mais pour compenser les risques et obligations de ces différentes fonctions, des "bénéfices" étaient attachés à ces charges, qui se constituaient généralement de territoires et/ou de droits exclusifs à des activités commerciales, assurant ainsi les nécessités financières et le train de vie convenant à la respectabilité de l'homme remplissant cette "charge".- On comprend dès lors toute la gravité d'une situation nouvelle où ces "charges" sont dévolues d'office aux héritiers d'un "grand", sans tenir aucun compte des capacités personnelles des dits héritiers à assumer convenablement ces fonctions, sachant que ces mêmes héritiers ne se priveront pas de profiter abusivement des "bénéfices" y attachés.

Charles Martel, par cette sécularisation de bénéfices accordés à ses ancêtres, avait considérablement accru sa fortune. Il n'était pas le seul dans ce cas, aussi nombreux étaient ceux n'approuvant pas ce nouveau mode de succession".

"Charles Martel, au contraire, fut damné en corps et en âme, pour avoir donné des abbayes en récompense à ses capitaines, qui, quoique laïques, portèrent le titre d'abbés comme des femmes mariées eurent depuis celui d'abbesses, et possédèrent des abbayes de filles. Un saint évêque de Lyon, nommé Eucher, étant en oraison, fut ravi en esprit, et mené par un ange en enfer où il vit Charles Martel, et apprit de l'ange que les saints dont ce prince avait dépouillé les Églises, l'avaient condamné à brûler éternellement en corps et en âme. Saint Eucher écrivit cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref, en les priant d'ouvrir le tombeau de Charles Martel, et de voir si son corps y était. Le tombeau fut ouvert; le fond en était tout brûlé, et on n'y trouva qu'un gros serpent qui en sortit avec une fumée puante.

Boniface eut l'attention d'écrire à Pépin le Bref et à Carloman toutes ces circonstances de la damnation de leur père; et Louis de Germanie s'étant emparé, en 858, de quelques biens ecclésiastiques, les évêques de l'assemblée de Crécy lui rappelèrent dans une lettre toutes les particularités de cette terrible histoire, en ajoutant qu'ils les tenaient de vieillards dignes de foi, et qui en avaient été témoins oculaires.

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