| LA TERRE DE FORGETTES |
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Enclavée en plein coeur de la vicomté de Neufchâtel-en-Bray, une paroisse, Roncherolles-en-Bray (comme celle de La Ferté-en Bray) dépendait de la vicomté de Rouen. Pourquoi cette particularité ?
Intéressons-nous davantage en ce
lieu que mes ancêtres du même nom ont hanté durant des siècles.
La paroisse de Roncherolles en Bray comprenait autrefois une dizaine de fiefs (Quenonville, Betas, Le
Mesnil au Doyen, Le grand-Quesnay, Cotteblanche, Liffremont, Glatigny,
Fretencourt, Le Treflet, l'Epinay) que tenaient des vassaux.
Forgettes qui en fut un naguères, fut donné en 1199 à l'abbaye de beaubec par
Raoul
de FORGETTES.
Au lendemain de la guerre de cent ans, tout le pays n’était que désolation et ruines
: << Sur
le mont de Mauquenchy, Sommery et Roncherolles en 1425 , la fiefferme d'Andiffer
a été et est encore presque en non valoir par le fait des guerres : item que
les maisons dudit lieu appartenant à la dite fiefferme sont tous en
ruine>>. - En réalité la fiefferme d'Andiffer se situait à
Saint Saire, ou Thomas LASNE était curé de cette paroisse !!!
Nous savons précisément
que Jehan LAISNÉ, Franc-Archer de Forgettes était présent à
Forgettes au lendemain de la guerre de cent ans et que probablement ses enfants
passérent des aveux avec l’abbaye
de Beaubec pour des terres assises à Roncherolles en Bray. Des décennies et
des siècles après, nous pouvons voir sa descendance continuer des transactions
avec cette même abbaye. Ce franc-archer fut sans doute le premier à
s'installer sur ces terres. Mais pourquoi à Forgettes ? Et comment se fit cet
arrangement avec cette abbaye ?
Jehan LAISNÉ, jouissait déjà de conditions particulières puisqu'il
était " Franc-Archer ".
Sans doute le cadet d'une famille nombreuse, tenta-t-il d'assurer une tranquillité relative à
sa descendance en tenant des terres dépendant de l'abbaye, au lendemain d'un quatorzième siècle si horrible
(la peste
noire, les routiers appelés aussi "la peste rouge",
les navarrais, les chevauchées de Bertrand du CLAYQUIN ou GUESCLIN, la guerre de cent ans).
Était-ce un moyen de faire face à l'adversité de ce temps ? Ou encore était-ce un
moyen d'accaparer une pièce de terre à cette abbaye, car c'est à cette époque que
celles cisterciennes tombent pour la
plupart en commende, c'est à dire qu'un abbé religieux demande à
un abbé laïc pouvant être de sa famille une protection armée, procurant à
ce dernier de substantiels revenus. Jehan LAISNÉ, devait sans doute
être l'homme de la situation. Il s'agit d'une première hypothèse.
| Note sur une abbaye cistercienne :
Fontfroide Comme la plupart des abbayes cisterciennes en France, Fontfroide tombe en commende en 1476. Pendant trois siècles, trois familles accaparent le titre abbatial : - les Narbonne -Talairan de 1476 à 1519 ; - puis les Frégose, originaires de Gènes, de 1579 à 1646 ; - enfin les La Rochefoucault de 1667 à 1717. Les abbés commendataires tirent le bénéfice d'une partie des revenus de l'abbaye mais sans y séjourner, la communauté est dirigée par un prieur conventuel nommé par le père immédiat de Clairvaux. En 1594 le chapitre général de Citeaux ordonne la divisions des biens de Fontfroide entre une mense abbatiale dont les revenus vont aux abbés commendataires et une mense conventuelle permettant la subsistance de seize moines. |
Comme deuxième hypothèse, je me suis laissé dire que Forgettes aurait pu être aussi un alleu de par la
volonté du roi, compte tenu de la situation particulière du " père
", lieutenant du bailli de Caux à Neufchâtel en Bray - qui ne pouvait
détenir de fiefs dans la vicomté où il exerçait.
Roncherolles alors
présentait le lieu idéal pour assurer à sa descendance une existence pérenne.
Michel de LAINE, Abbé de l'abbaye cistercienne de Saint Gérard de Brogne
(Namur) et oncle du Lieutenant du bailli de Caux pouvait-il trouver un
arrangement et traiter avec l'abbé de Beaubec (du même ordre cistercien) ? Pourquoi pas
? Il existe en tout cas une tradition familiale très ancienne sur une
possession de terres à Roncherolles ou plusieurs branches LAINÉ, LAISNÉ
détenaient encore au XIX ème siècle des pièces de terre sur Forgettes. Il
faut bien sûr tenir compte des différents héritages, des ventes au fil des
siècles. Encore aujourd'hui la descendance se fait appeler improprement " LAINÉ
de RONCHEROLLES ".
Forgettes est située essentiellement sur Roncherolles, mais aussi à proximité
des paroisses de Mauquenchy, Sommery, Mathonville et Bosc-Bordel. Sur toutes ces
paroisses, on y trouve une importante descendance LAISNÉ. A 6 km au sud, le
Chef de l'Eau, ou on y trouve une autre famille LAISNÉ, apparentée à ceux de
Roncherolles. Curieusement le Curé du Chef de l'Eau, N. du MOUCEL, (fils de
Thomas du MOUCEL, Escuyer, Sgr de Gouy et Marie LUCAS) est le frère de
Marie du MOUCEL, mariée avec Simon
LAISNÉ, Sgr de Tinnetot, Lieutenant Général en la vicomté de Rouen, conseiller du Roi,
anobli en 1699, ° vers 1645.
Si je m’en tiens à la tradition
familiale, la généalogie est établie ainsi.
| Jean LESNE alias LASNE «Ayant pris part à la révolte des Flamands, contre le Roi de France, lesquels furent battus à Rosbecque (Roosebeke) en, fut obligé de quitter le Cambrésis et se réfugia en Normandie. Il embrassa le parti du Roi d'Angleterre devint Capitaine de la ville de Neufchâtel en Bray | ||||||||||
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| Clément LASNE, Avocat de Catherine de FRANCE, | Jean LESNE al. de LEANE, écuyer., capitaine de Bernay | Guillaume LESNE cité comme témoin au sujet d'un terrain vendu au sgr. de Beauville | Michel de LESNE al. de LAINE abbé de Saint Gérard de Brogue (Namur). | |||||||
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| Jehan LASNE (alias LAISNé), né vers 1410, écuyer, Lieutenant et Commis en la vicomté de Neufchâtel en Bray et ressort du bailli de Caux. Xn avec Ne de BRACQUEMONT, | ||||||||||
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| Thomas LASNE, curé de Saint Saire en 1478, Sgr du fief Bracquemont | Marie LASNE, dame de Bennetot X Colart de CANOUVILLE dit de Malleville, chev. | Jehan LAISNé, «Franc Archer de Forgettes>>, né vers 1440, | Jean LASNE X 1475 Marie de TOURNEBU | |||||||
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| Jehan LAISNé de Grantdavesnes (terre assise à Clais près de Neufchâtel en Bray) | Thomassin LAISNé de Forgettes | Pierre LAISNé de Forgettes | Palais LAISNé | |||||||
Il est à noter qu'on
y retrouve autour de Forgettes des prénoms comme Clément, Michel, Thomas,
Guillaume. Le prénom
Jean est très fortement représenté.
Il y a aussi le prénom Tiphaine, prénom plutôt breton. Celui de Palais est
plutôt curieux dans cette contrée. Les LAISNÉ ont-ils une origine bretonne ?
Peut être ? Mais sans doute faut-il considérer la carte politique du Moyen âge afin de
nous intéresser à ces provinces de l'Ouest - le grand-Ouest - (Bretagne, Normandie, Picardie,
Flandre) bien plus riches que celles de l'Est (la Bourgogne, notamment)
Palais pourrait être un prénom tiré d'un lieu comme Saint-Palais ; en effet, il existe plusieurs paroisses
de ce nom plus au sud de la France. Saint-Palais dans les Pyrénées est aussi
un lieu de passage pour se rendre en pèlerinage à Saint-Jacques de
Compostelle.
Il peut être aussi un prénom choisi en raison de la fonction judiciaire du " grand-père ",
Lieutenant du bailli de Caux et du bisaïeul, avocat de Catherine de FRANCE, en
effet, on peut lire dans le dictionnaire de l'ancienne langue française de
GODEFROY, Palais
peut-être considéré comme un adjectif ancien voulant dire <<ouvert,
clair, manifeste, public>>. On le rencontre surtout en droit; <<Et
que la vérité estoit si clere et si palèse>>. Alors pourquoi pas un
prénom comme celui-ci ?
Puis-je supposer encore que
Forgettes, ancien fief, fut donné en alleu par le roi de France suivant une
charte, afin que le
lieutenant du bailli de Caux puisse jouir d'une terre sans être le vassal d'un
seigneur, ce qu'il ne pouvait être. N'oublions pas qu'un officier du roi
représentait le Roy et recevait à ce titre l'hommage et la foi des seigneurs des
différentes sergenteries dépendant de la vicomté de Neufchastel. Il
ne pouvait donc être contrôleur et contrôlé.
Ainsi en demeurant à Forgettes, en plein coeur du pays de Bray et au sein d'une paroisse
dépendante de la vicomté de Rouen, il n'était pas propriétaire d'un fief comme
l'instituait le droit.
Ce qui ne l'empêchera pas de tenir le fief Bracquemont assis en la paroisse de
Saint Saire en 1458 où la même année, un autre Lieutenant du bailli de Caux, Jehan LE SAUNIER,
lui donne à ferme pour une durée d'un an la seigneurie de
Compainville (1/2 fief de haubert) appartenant à Guillaume de
BRACQUEMONT (Dom Lenoir 104 mi 9), ce qui laisse supposer un réel lien
familial avec cette famille. Thomas LASNE, curé de Saint-Saire sera
Seigneur du fief en Bracquemont en 1499, soit plus de 40 ans. Il n'y eut pas
d'anoblissement en 1470 par les francs-fiefs, ce qui signifie pour cette famille
une noblesse d'ancienne extraction. Les nombreuses armoiries similaires
retrouvées vont également dans ce sens.
Quelle pourrait alors être la branche aînée. Les LASNE,
LAISNÉ et autres orthographes, de la Bretagne à la Lorraine, portent des
armes s'apparentant et chargées de brisures dont les caractéristiques
essentielles sont ; souvent
d'azur au chevron d'or et accompagné de roses d'argent et d'étoiles de
gueules. Parfois un meuble différent charge l'écu ; un coeur, des
quintefeuilles, d'un mouton (comme arme parlante), d'un croissant, de
coquilles....
Les étoiles de gueules semblent supplanter en nombre les roses d'argent. Cela
signifie t-il qu'il faille considérer deux grandes branches ou d'un coté seraient
répertoriés les blasons "aux étoiles de gueules" et d'un autre les
blasons " aux roses d'argent".
Si les LAISNÉ de TINNETOT et les LESNE de MOLAING ont une origine commune, nous pouvons avoir un doute pour les LAISNÉ de TORCHAMPS et les LAISNÉ de TARTOUL dont le chevron est d'argent.
| LASNE,
LAISNÉ, LAISNÉ de TINNETOT |
Flandre, Namur, Normandie (Neufchâtel en Bray, Pays de Bray, Rouen, Caen, Bernay) , | "d'azur au chevron d'or accompagné de 3 roses d'argent" |
| LASNE, LAISNE, LESNE de MOLAING | Flandre, Normandie, Cambrésis, Lorraine, Sens, Soissons, Valenciennes, Cambrai, Hattonchatel, Tournai | D'azur au chevron d'or chargé d'une étoile de gueules accompagnée de 3 roses d'argent |
| LAISNÉE | Luxembourg, Lorraine | D'azur au chevron d'or chargé d'une étoile de gueules accompagnée de 2 étoiles de gueules en chef et en pointe d'une rose d'argent. |
| LAISNE | Paris | D'azur au chevron d'or chargé d'une étoile de sable et accompagné en chef de 2 roses d'argent et en pointe d'un coeur de même |
| LAISNE | Paris | D'azur au chevron d'or accompagné de trois étoiles du mesme |
| LAISNE | Paris | D'azur au chevron d'or accompagné en chef de 2 quintefeuilles d'argent et en pointe d'un mouton d'argent au chef d'argent au croissant d'azur entre 2 étoiles de gueules |
| LAISNÉ de TORCHAMPS | Bretagne, Normandie | D'azur au chevron d'argent accompagné en chef de 2 étoiles d'or et en pointe d'un croissant de même |
| LAISNÉ de TARTOUL | Bretagne | D'azur au chevron d'argent accompagné de 2 étoiles d'or en chef et d'un croissant d'or en pointe |
| LAISNÉ | Franche-Comté | D'azur au chevron d'or accompagné de 3 coquilles d'argent, 2 en chef et 1 en pointe |
| LASNIER | Paris | D'azur au chevron d'argent chargé de 5 tourteaux de gueules et accompagné de 3 têtes d'ânes d'or |
NOTES
DIVERSES
Notes sur les alleux :
(lat. allodium). Du
francique alôd, propriété complète, héritage, puis héritage
immobilier. Durant le Haut Moyen Age, l’alleu désigne les biens patrimoniaux par opposition aux acquêts.
Sous les Carolingiens, l’alleutier
doit la dîme à l’église et l'aide militaire au souverain si celui-ci est attaqué.
Ensuite (XIe-XIIIe siècle), l’alleu
désigne un bien possédé en pleine propriété, le plus souvent hérité et
sans seigneur, par opposition à la tenure paysanne et au fief : l'alleu ne
comporte ni hommage ni services nobles ; dans celui des paysans, par opposition
à tenure, l'alleu, terre indépendante de tout seigneur foncier, n'entraîne ni
redevances, ni services, ni droits. Surtout répandu, à tous les niveaux, dans
le Midi.
http://www-droit.u-clermont1.fr/Recherche/CentresRecherche/Histoire/gerhma/a.htm
Notes sur les Abbés :
Notes sur la commende
:
voir http://www.encyclopedie-universelle.com/abbaye%20-%20commende.html
Les biens importants de l'abbaye, dès l'époque
Carolingienne font l'objet de bien des convoitises : en effet, l'honneur
abbatial est confondu avec l'honneur épiscopal ou l'honneur comtal, tenus pour
des bienfaits et concédés comme tels à des laïcs. Eucher, premier évêque
d'Orléans à avoir été canonisé depuis Saint-Aignan, paya de l'exil ses
protestations contre le mode de transmission systématique des charges accordées
à un grand. Mais le mauvais pli était pris, les "bénéfices" attachés
aux charges allaient devenir des fiefs héréditaires, donnant ainsi naissance
à ce qu'on appellera plus tard l'époque féodale. Les abbés profitant de la
commende (commenda) sont abbés commendataires au sein d'une abbaye
en commende, par opposition aux abbayes en règle avec, à leur tête,
un abbé régulier. La commende, critiquée par l' Eglise, était une
source de généreux profits pour les rois et les nantis du royaume. C'est le dépôt
d'un bénéfice entre les mains d'une personne qui ne peut pas le tenir en
titre. La commende est temporaire ou perpétuelle. Temporaire,
elle ne procure en principe aucun droit au revenu du bénéfice administré. En
principe, car, les dépenses et les parts affectées à l'entretien de l'abbé
commendataire sont déduites, et pouvaient toujours faire l'objet de rusés
calculs !
Vous l'aurez peut-être compris, la commende temporaire, c'est pour du beurre,
alors que la commende perpétuelle, c'est le jackpot! L'abbé concerné jouit
totalement du fruit de ce bénéfice. Par ici la monnaie, siouplaît! Pas de
garde-fou à ce trafic de mystico-dollars, au contraire, un arsenal de dérogations
permet de s'asseoir sur un juteux matelas : possession de plusieurs bénéfices,
de bénéfices incompatibles, attribution à des personnes incapables de les détenir
de manière légitime ( enfants trop jeunes, par exemple ), tout cela
constituant à la base une violation du principe d'équité formulé dans la
maxime Secularia secularibus, regularia regularibus, qui réservait au
clergé séculiers les bénéfices séculiers, et aux religieux les bénéfices
appartenant à leur ordre.
De même que l'avouerie, la pratique de la commende n'a pas le même contenu au
Nord ou dans le Midi. Les propos de Christian
Lauranson-Rosaz, réunis dans sa thèse sur L'Auvergne du VIIIe au XIe siècle
sont à ce sujet très intéressants :
"Pour comprendre ce que doivent recouvrir
ces deux autres pratiques que sont l’avouerie et la commenda en Auvergne, un
rappel s’impose de ce qu’elles signifient dans le Midi. El1es ont en effet
très peu à voir avec l’avouerie au sens carolingien du terme ou avec la
commende de l’époque féodale, alias commendise des terres. L’emploi
particulier qui est fait des deux institutions chez nous par rapport au Nord est
une marque de plus de méridionalisme ; il n’étonne pas de la part d’abbés
qui connaissent le droit romain, et l’utilisent en tant que droit commun,
civil et ecclésiastique. (Il y a unité de législation). (...) Autre procédé
romain, utilisé par les abbayes méridionales, pour administrer leurs domaines,
le vieux contrat de commenda : À l'origine, il aurait été également un
mandat de gestion de biens 102 : l'abbaye confiait quelque bien au
contractant, le lui " commendait " ; à expiration du contrat, mort du
commendataire ou de ses héritiers, elle récupérait le tout, bien commendé et
bien du commendataire.
Il existait bien une autre institution un peu similaire et largement employée
auparavant, la précaire : l'abbaye confiait un bien en précaire i un individu
en échange de la cession d'un autre bien de moindre importance dont le précariste
gardait l'usufruit. La commende prend précisément le relais de la précaire à
notre époque, parce qu'elle est plus intéressante dans le contexte social qui
se durcit ; précaire et commende sont certes toutes deux des contrats limités
dans le temps, mais dans la première l'espoir de bénéfice est plus tardif :
une fois le bien abandonné en précaire, l'établissement ne perçoit plus
rien, alors que dans la seconde le mandataire lui, est lié et doit lui être
soumis. On peut ne laisser qu'une partie d'un bien en commende ; il y a entente
sur son exploitation. Les abbayes du Midi utilisent la commende comme moyen
normal de gestion domaniale ; souvent liées à un lignage aristocratique local,
elles y voient une façon de s'administrer a légalement " tout en donnant
à la parentèle. C'est une redistribution toujours renouvelée du patrimoine
familial immobilisé. Élisabeth Magnou-Nortier l'a bien montré pour l'abbaye
de Camon en Narbonnaise : En 959 intervient un accord ou convenientia entre
l'abbé du monastère, Sulpice, et le laïque Amiel-Sulpice, son parent.
Amiel reçoit baylie ou commende viagère des alleux de Camon. Le texte assorti
de garanties se présente sous forme de serment, et corrobore ce que nous
disions du contexte tendu dans lequel
interviennent de plus en plus ces convenientiæ. Le serment des obédienciers de
Brioude, de la fin du Xe siècle, est du même ordre nous le verrons.
La commende n'est d'ailleurs pas un système contraignant à sens unique, pour
la seule abbaye ; il suffit que le contrat garantisse clairement ses droits. Les
problèmes viendront surtout de l'extension abusive des commendes, de leur
prolifération due à la crise féodale, prolifération qui finira par miner les
établissements. La commende se rattache peut-être dans ce cas directement à
l'institution romaine des actores de l'Église du Bas-Empire, ces
fermiers nobles et " chics " que Rouche a décrits pour l'époque mérovingienne
et qui agunt proecclesia. Les moines doivent, par convenance et respect du droit
canonique, confier l'administration matérielle de leurs biens à d'autres. Quoi
de plus normal que de les commender ? Il est finalement fort possible que
l'abbaye se serve de ses mandataires comme d'avoués, au sens du Nord. Puisqu'on
nous dit que la commende est une application dans un domaine particulier d'un
système plus général 108, cela ne signifie-t-il pas que, par exemple, pour ce
qui est de lever les taxes publiques sur les domaines mis en commende, on compte
aussi sur les commendataires ? Ce serait une façon de bien gérer le domaine
ecclésiastique sans perdre le revenu y afférent, une sorte de contrat
d'entreprise entre le clergé régulier et l'aristocratie laïque. Cela
expliquerait qu'on n'ait pas besoin d'avoués, sinon pour la partie directement
contrôlée par l'abbaye, la " réserve ". Si l'abbé a suffisamment
de prestige et d'autorité, il peut donner des ordres au commendataire, ce qui
n'est pas envisageable dans le cadre du contrat de précaire où l'espoir de bénéfice
est à long terme.
D'une certaine manière, l'existence de la commende entraîne forcément
l'inexistence de l'avouerie carolingienne. Cette dernière est une création du
Nord pour empêcher les abbés de mal agir. Au Sud, la question est déjà réglée
depuis
longtemps par le recours à d'autres procédés. On a donc tort de comparer les
deux sortes d'avouerie. Loin de voir dans l'advocatio du Midi une déformation
aberrante de l'avouerie du Nord, il faut considérer cette dernière comme la
solution carolingienne à une déformation de la règle romaine qui fait que les
grands abbés du Nord s'occupent de tâches matérielles un peu gênantes. Il
faut retourner le raisonnement traditionnel imposé par les schémas mentaux
anciens, et comprendre l'avoué du Nord par rapport à l'advocatus du Sud, non
le contraire. Dans le Midi, l'abbé d'un monastère n'est pas tout puissant et
indépendant ; il n'est pas le chef incontesté d'une seigneurie ecclésiastique
; il détourne donc le système et contrôle son abbaye indirectement, mais
aussi fermement, par l'intermédiaire des
commendataires. Alors qu'au Nord avouerie et commende sont des phénomènes
typiques et remarqués, dans le Midi ils passent presque inaperçus et découlent
de la pratique : la documentation n'en révèle que de très rares traces et précisément
au moment où ils sont remis en question et déformés. Il ne faut pas pour
autant les ignorer.
Les advocati du Sud peuvent être des gens sérieux et honnêtes, comme les avoués
d'Aniane, le supérieur et l'inférieur 110. L'abbé selon la règle peut
être parfaitement régulier ; le véritable advocatus, c'est le comte. Que fait
l'abbé séculier ? ni défenseur militaire ni abbé selon la règle, il est le
répartiteur des commendes. On voit à quel point l'abbé selon la règle peut
se payer le luxe d'observer parfaitement cette règle, protégé à la fois par
l'abbé qui commande et par les commendataires de l'abbaye. Ainsi s'explique que
dans la terminologie on puisse dire que le véritable advocatus (au sens du
Nord) dans une avouerie méridionale, c'est le plus haut personnage du comté,
c'est-à-dire le comte, parce que le magister comitatus en droit romain a
automatiquement la défense des biens d'Église.
Au XIVe siècle, les commendes se multiplieront et créeront une véritable cassure entre le gouvernement de l'abbaye et sa vie propre. Au XVIIIe siècle,on comptait 625 abbayes d'hommes en commende pour 115 abbayes en règle ! Sans compter que les rois avaient fini par obtenir le droit de nomination dans bien des abbayes ( le concordat de 1516 entre François 1er et Léon X accorda au roi toutes les nominations à toutes les abbayes françaises, exception faite de Cluny, Cîteaux, Prémontré, et quelques autres). Les abbayes en règle avaient, quant à elles, conservé leurs droits d'élection.
Les abbés commendataires, laïcs avons-nous dit, étaient de la haute, bien sûr, qui sollicitait souvent ces jobs pour leurs cadets méritants, en guise de récompense pour quelque bonne action ou service accomplis. Les abbés commendataires devaient être tonsurés et recevoir les ordres dans l'année, mais cette dernière clause n'était jamais appliquée, vous l'aurez deviné. Cela aurait demandé à ces filous d'exercer le pouvoir spirituel, ce dont ils n'avaient cure : ils étaient là uniquement pour le pognon ! Ils passaient donc à la caisse et laissaient un religieux nommé Prieur claustral faire le boulot à leur place... pour des miettes.
Le demi-frère de Charles Martel, Drogon, sera abbé de Saint-Denis, de Jumièges et de Saint-Wandrille au VIIIe siècle ; l'archichancelier Gauzelin est abbé de Jumièges, St Amand et Saint-Germain-des-Prés au IXe siècle. Son rival Hugues, surnommé pour cela l' Abbé gouverne, entre autres abbayes, Saint-Germain d'Auxerre et Saint-Martin de Tours.
Les abbés commendataires susciteront bien des frustrations, bien des colères, de la part des moines : Citons l'exemple du comte Bivin, frère de Theuteberge (épouse de Lothaire II), qui devient abbé laïc de Gorze en 855, qui ne se souciera pas ni de nourrir les moines, ni de les entretenir. Et ce n'est pas le retour d'un abbé régulier en 863, et la séparation des menses abbatiales et conventuelles, lors de la réforme de l'abbaye par Advence, que les choses se résolvent. En effet, les biens gérés auparavant par Bivin appartiennent à des membres de sa famille, en particulier à sa fille Richilde, épouse de Charles le Chauve. Ainsi, à la mort d'Advence, la situation des moines n'a tellement pas changé qu'ils vont se plaindre de leur pauvreté à l'empereur en personne, Louis le Germanique.
La réforme grégorienne mettra fin à ces abbatiats laïques, mais au Xe siècle, ils feront encore bien des fortunes : celles de quelques princes territoriaux, notamment des Robertiens, des premiers Capétiens, et des grands féodaux de leur temps. Cependant, le rétablissement des abbés réguliers est rarement des plus orthodoxes : ainsi, Guy, fils du comte d'Anjou Geoffroy Grisegonelle, qui restaure un abbé régulier à Saint-Aubin d'Angers, dont il était après son père l'abbé laïc, mais prend alors le titre d'archiabbé.
Heureusement, la séparation des menses ( ou manses, revenus affectés ), permet de mettre la vie des moines, pourvus d'une mense conventuelle, à l'abri des appropriations abusives des abbés, également pourvus d'une mense abbatiale dont il leur faut se contenter.
Les structures hiérarchiques s'alourdissent peu à peu avec la fondation des ordres unitaires comme Cluny, Cîteaux ou Prémontré, que nous étudieront ailleurs. Les abbayes échappent de plus en plus à l'autorité de l'évêque : Au XIIe siècle, la papauté multiplie les exemptions qui retirent à l'évêque toute juridiction sur l'abbaye. Cette dernière est une entité de plus en plus autonome, tant au niveau civil que spirituel, avec sa propre armée, sa propre justice, etc. Cluny même ne dépend que du pape, son abbé traitant avec lui et les puissants, parfois d'égal à égal, comme nous le verrons.
"Jusqu'au VIIe siècle le recrutement des comtes était resté local, mais les futurs carolingiens, ayant su se rendre indispensables à la lignée des "rois fainéants", imposèrent un personnel issu d'Austrasie, d'Alémanie, et Bavière. En nos pays gallo-romains, francs certes, mais jusqu'alors bien moins francisés que l'Est, l'influence germanique s'accentua avec ces graaves (comtes) aux pouvoirs accrus. Ils eurent puissance immédiate sur nombre de ruraux et religieux (octrois, domaines terriens, abbatiats laïques.
Plus grave encore, les quelques décennies d'assoupissement et de laisser-aller de l'état avaient suffi pour laisser ces comtes du sérail prendre l'habitude de recueillir pour héritage de leurs pères les droits et charges de ceux-ci, accompagnés des bénéfices y afférents, nonobstant les compétences ou incompétences qui eussent justifié ou non la transmission de ces charges. - Il faut rappeller ici que le régime antérieur distribuait les titres de comte ou de marquis ou autres, correspondant aux responsabilités (charges) données à leurs récipiendaires. Le comte par exemple était un chef militaire, responsable de haute et basse justice dans son secteur administratif pour tout le temps où il remplissait correctement sa fonction. On trouve encore ce sens strict dans l'appellation de la "Cour des Comtes" qui surveille et dénonce souvent les abus et les détournements commis par les administrations. Le marquisat était un titre militaire instituant le chef des armées chargé de défendre une "marche", c'est-à-dire une frontière, limitrophe d'un royaume voisin hostile. Ces titres et fonctions, appellées "charges", étaient susceptibles à tout moment de passer en d'autres mains par autorité royale en cas de non respect de ses obligations par le "chargé de mission". En ce cas, la sanction pouvait être sévère, voire mortelle, mais pour compenser les risques et obligations de ces différentes fonctions, des "bénéfices" étaient attachés à ces charges, qui se constituaient généralement de territoires et/ou de droits exclusifs à des activités commerciales, assurant ainsi les nécessités financières et le train de vie convenant à la respectabilité de l'homme remplissant cette "charge".- On comprend dès lors toute la gravité d'une situation nouvelle où ces "charges" sont dévolues d'office aux héritiers d'un "grand", sans tenir aucun compte des capacités personnelles des dits héritiers à assumer convenablement ces fonctions, sachant que ces mêmes héritiers ne se priveront pas de profiter abusivement des "bénéfices" y attachés.
Charles Martel, par cette sécularisation de bénéfices accordés à ses ancêtres, avait considérablement accru sa fortune. Il n'était pas le seul dans ce cas, aussi nombreux étaient ceux n'approuvant pas ce nouveau mode de succession".
"Charles Martel, au contraire, fut damné en corps et en âme, pour avoir donné des abbayes en récompense à ses capitaines, qui, quoique laïques, portèrent le titre d'abbés comme des femmes mariées eurent depuis celui d'abbesses, et possédèrent des abbayes de filles. Un saint évêque de Lyon, nommé Eucher, étant en oraison, fut ravi en esprit, et mené par un ange en enfer où il vit Charles Martel, et apprit de l'ange que les saints dont ce prince avait dépouillé les Églises, l'avaient condamné à brûler éternellement en corps et en âme. Saint Eucher écrivit cette révélation à Boniface, évêque de Mayence, et à Fulrad, archichapelain de Pépin le Bref, en les priant d'ouvrir le tombeau de Charles Martel, et de voir si son corps y était. Le tombeau fut ouvert; le fond en était tout brûlé, et on n'y trouva qu'un gros serpent qui en sortit avec une fumée puante.
Boniface eut l'attention d'écrire à Pépin le Bref et à Carloman toutes ces circonstances de la damnation de leur père; et Louis de Germanie s'étant emparé, en 858, de quelques biens ecclésiastiques, les évêques de l'assemblée de Crécy lui rappelèrent dans une lettre toutes les particularités de cette terrible histoire, en ajoutant qu'ils les tenaient de vieillards dignes de foi, et qui en avaient été témoins oculaires.
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