LES AMANTS DE L'ÉTERNITÉ
(Roman)
Hervé Lainé-Bucaille
Société Des Gens de Lettres
T3072 - T4644 - 2002.03.0409
CHAPITRE 1
Vicomté de Neufchâtel en Bray – 13
janvier 1483
Au cliquetis de la clé fourrageant
dans la serrure, la jeune femme se réveilla aussitôt. Deux hommes d’armes
pénétrèrent dans la cellule pour se diriger vers elle, lui arrachant
brutalement ses vêtements. L’un d’eux, de sa lance, lui tendit une chemise
de bure soufrée qu’elle s’empressa d’enfiler dans un coin sombre de la
prison. Puis avec cette même brutalité caractérisant deux soudards, ils se
ruèrent sur elle pour lui entraver les mains et le reste de son corps. Sur ces
entrefaites, le lieutenant criminel et ses deux conseillers, le sergent, un
prêtre et le procureur du Roi envahirent le cachot. A leur vue, elle poussa un
cri long, inhumain, avant de s’effondrer prostrée contre l’épaisse
muraille. Au-delà de sa frayeur, elle réalisa que sa dernière heure était
venue, qu’on allait l'emmener sur le lieu de son supplice, qu’elle devrait
bientôt périr par les flammes, la tête rasée coiffée d’une mitre sur
laquelle serait inscrit, tracé au charbon, « sorcière ». C’est
à cet instant que des archers de l’Ordonnance firent irruption dans la geôle
pour s’emparer de la jeune femme qui, implorant la grâce, se débattait
farouchement. D’un signe de tête, le prêtre fit approcher le chanoine qui,
resté en dehors de la cellule, se dirigea vers la condamnée un calice à la
main.
Encadrée, puis soulevée par les soldats ricanants, ils la traînèrent à
travers l’étroit escalier de pierre jusque dans la cour et la jetèrent tel
un fardeau sur un chariot attelé qui attendait depuis l’aube. Le convoi
s'ébranla en direction de la grand-rue encombrée de fumier et d’immondices,
où déjà s’activaient des volailles en quête de nourriture. Au fur et à
mesure de la progression jusqu’à la place de l’église Notre-Dame sur
laquelle se dressait le bûcher, les habitants de la cité sortirent, les uns
après les autres de leur logis pour suivre ce funeste cortège.
Une foule innombrable, composée d'hommes et de femmes, d'enfants et de
vieillards, s'était amassée sur le lieu du supplice. Tandis que le convoi s’immobilisait,
des hommes d’armes de l’Ordonnance de la cité se saisirent de la condamnée
qui pleurait, le regard porté vers le lieu de sa destinée...
En cet instant, elle se remémorait !es moments qui avaient jalonné sa trop
courte vie : son enfance passée dans le château fortifié tenu par son
père, puis la mort de sa mère alors qu’elle avait sept ans, la joie d’accompagner
sa sœur Agnès à l’église pour la marier à un puissant seigneur breton, le
chagrin d’avoir assisté à la mort de son frère aîné en tournoi d’un
terrible coup de lance. Et puis, cette profonde amitié scellée avec Anne de
France, cette princesse de sang qui lui avait fait découvrir son futur mari,
épousé en grand secret. Ce mariage, on ne lui avait jamais pardonné.
Se tournant vers les tribunes où avaient pris place le capitaine du Neuf
Chastel de Nycourt et l’ensemble des officiers royaux, elle implorait une
dernière fois la grâce. Le sergent fit un signe de tête aux archers qui la
livrèrent au bourreau. Son visage baigné de larmes, elle fixait les aides qui
continuaient d'entasser des fagots, tandis qu’on l’attachait solidement sur
le bûcher.
Entre deux sanglots, elle crut apercevoir au milieu de la foule son époux, le
sire de Robertot engoncé dans des habits de bourgeois. Comment avait-il pu
franchir les murailles de la forteresse sans être inquiété ? Qui l’avait
prévenu ? Elle pouvait voir maintenant ses deux enfants ; Katherine et
Robert. Anéantie, la pauvre femme gémissait en silence, tandis que le prêtre
approchait de son visage une haute perche surmontée d’un Christ crucifié
qu'elle baisa longuement.
Le lieutenant criminel hocha la tête. Le bourreau jeta alors une torche
embrasée aux pieds de la suppliciée qui, au milieu des flammes, poussa de
grands cris en proclamant le nom de Jésus. Près du lieutenant du bailli de
Caux, le vicomte manifestait sa nervosité. Quant à Richard de Prevel, seigneur
de Robertot, il avait disparu.
Dès que les flammes se furent élevées, Richard avait tourné la tête, les
larmes aux yeux, puis emmené ses enfants hors des murailles de la ville pour
pleurer longuement au bord de la Béthune. Même le Roy Louis le onzième n’avait
fait de geste pour sauver sa propre cousine. Richard de Prevel demandait
vengeance. Au bord de cette rivière, il venait d’élaborer un plan. Il lui
faudrait d’abord rejoindre son fils aîné ; Jehan Prevel, né de son
premier mariage, qui l’attendait chez son cousin Guillaume Pevrel, seigneur de
Montérolier, à quelques lieux d’ici. Il savait que sa vengeance serait sans
nul pardon.
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